une injustice environnementale

La plus grande part des faits visés par les plaintes en Martinique et en Guadeloupe sont sans doute prescrits et la probabilité est forte d’aboutir à un non-lieu, après quatorze années d’instruction.

Ce pesticide utilisé massivement dans les bananeraies entre 1972 et 1993 est dans tous les esprits aux Antilles.

Neurotoxique, reprotoxique, perturbateur endocrinien et cancérogène, le chlordécone a colonisé les sols, les rivières, les écosystèmes côtiers de vastes régions de Guadeloupe et de Martinique

Plus de 90 % des Antillais en sont imprégnés. Les estimations officielles indiquent que cette contamination est là pour durer quatre à sept siècles, tant cette substance est persistante.

Et à peu près tout ce qu’il était nécessaire de savoir pour l’interdire était connu depuis le début des années 1970.

Au ministère de l’agriculture, la Commission des toxiques refusait d’ailleurs, en 1969, l’autorisation de mise sur le marché de cette substance, « composé organochloré toxique et persistant ». « Bien qu’il n’y ait pratiquement pas de résidus dans les bananes, précisait la commission « il y a quand même les risques de contamination du milieu environnant. »

C’est donc en pleine connaissance de cause que le poison fut autorisé à titre provisoire trois ans plus tard pour lutter contre le charançon du bananier — le provisoire, reconduit d’année en année, durera plus de vingt ans. Le scandale du chlordécone n’est pas un accident, c’est un crime hors norme. Les dégâts produits vont bien au-delà des effets sanitaires documentés — en particulier forte élévation du risque de cancer de la prostate, troubles du neurodéveloppement pour les enfants exposés in utero, troubles de la fertilité, etc.

Le chlordécone s’infiltre dans l’environnement et l’intimité du fonctionnement biologique des individus, mais il abîme aussi le tissu socio-économique de la société antillaise.

Ces dégâts-là ne sont pas quantifiables.

L’économie locale est déstabilisée, mais aussi tous les usages qui tiennent à la fois de la culture et des modes de subsistance. Les poissons pris dans les rivières, les légumes-racines cultivés dans les jardins… tout ce qui s’échange dans les circuits informels et participe du lien social est menacé de contamination. Toutes ces façons de tirer modestement parti de la terre sont en sursis ; les mécanismes qui amortissent la dureté de la vie économique sont en voie d’obsolescence, pour cause de chlordécone ubiquitaire.

Et devant un désastre d’une telle ampleur, il ne devrait y avoir ni procès, ni responsables, ni réparation ?