Coups de gueule
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LA FRANCHE-COMTE, REGION TRAVERSE

TGV, Grand Canal, autoroutes en tous genres, la Franche-Comté voit s'ouvrir un destin de région traversée, une région de traverses, une région qui s'en va de travers.

D'où vient cette manie excavatrice, goudronneuse et bétonnière ? Manie : du grec "mania" qui signifie folie avec la nuance forte de passion, de rage, de délire. Délire obsessionnel, délire maniaque.

Evidemment, on aurait tendance à rechercher la cause de cette obsession fouisseuse du côté de l'argent et du profit. C'est vrai que la perspective de grands travaux peut faire saliver. D'où l'obstination de quelques-uns à pousser des projets coûteux pour la communauté, dont on devine qu'ils serviraient essentiellement l'intérêt de quelques particuliers.

Mais s'attarder à cette explication, en plus de la suspicion injustifiée et injurieuse qu'elle éveille, présente l'inconvénient de masquer les racines plus profondes de ce qui est devenu une manie -voire peut-être aussi une religion avec ses dogmes : le Développement pensé sur un mode unique, le Progrès fondé sur la production indéfinie de richesses, la Création d'emplois et la Relance économique à partir de grands travaux. Remettre en question ces vérités absolues, c'est ouvrir une guerre de religion.

Tout a été dit contre ces entreprises inutiles et gigantesques de la part d'experts indépendants. Le Grand Canal, en particulier, on le sait, laisse les dirigeants dans la perplexité, tant les dossiers et les études compétentes le condamnent. Rien n'y fait. La C.N.R. (Compagnie Nationale du Rhône) pousse ses pions. C'est une affaire de Foi. Toute religion a son clergé et ses dignitaires. Depuis une cinquantaine d'années, nous avons laissé se développer en France ce qu'un sociologue réputé a nommé une noblesse d'état"

I1 s'agit non pas d'un corps constitué mais de réseaux issus du copinage des grandes écoles ou de gens qui ont bénéficié d'une formation supérieure. Gardant contact par leurs associations d'anciens élèves, occupant comme eux les fonctions de la haute administration, ils ont créé des solidarités et exercent des influences diversifiées. Les uns qui ont opté pour l'administration approcheront les sphères ministérielles, d'autres par la diplomatie hanteront les couloirs des instances internationales ; tous rencontreront les hommes politiques et les hommes d'affaires, parfois les deux en même temps, et des industriels. Ainsi se forme ce que l'Ancien Régime appelait "Coterie" et l'actuel "Lobbying".

Ils ne sont, certes, pas toujours unanimes et d'un bloc, mais par delà les divergences d'intérêt, indépendamment de ce que le même sociologue appelle leur "suffisance" et ajoute t-il leur "insuffisance", ce qui les soude, c'est une communauté de formation cimentée par le sentiment de constituer une élite destinée par nature à diriger le pays. Au coeur de ce qu'il faut bien appeler une foi, on trouve un noyau dur : la confiance aveugle dans un modèle de développement dont la mesure est l'argent.

A partir de là, s'organise une structure de pensée, une "philosophie" doublée par ailleurs d'une conception du rôle de l'Etat, de sa fonction vis à vis de la société civile, tout ce qu'en bout de compte, il faut appeler une idéologie. Idéologie du développement, du progrès par la création indéfinie de richesses, seule voie possible du plein emploi pour tous. Idéologie tout aussi utopique que n'importe laquelle de celles qu'ils dénoncent, avec hauteur, chez les autres.

Le Social n'est pour eux qu'une traînée de l'Economique, le "reste" de la division quand on a obtenu son quotient. Aussi, l'opposition d'associations à leurs projets de grands travaux, TGV, Grand Canal, autoroutes, ne sont pour eux que résistance au changement, réaction d'attardés, de perdants mal placés dans la course au progrès. Le sort des "laissés-pour-compte" peut toucher un moment leur sensibilité individuelle et leur arracher quelque bonne parole condescendante, surtout quand il faut obtenir consentement et consensus. Ils n'en garderont pas moins leurs objectifs et leur conviction.

Aussi, la Franche-Comté, qui possède encore des rivières à méandres, des forêts de feuillus en basse altitude, un régime de pré-bois sur ses plateaux, qui échappe en grande partie encore à l'open-field cher à l'esthétique paysagère des aménageurs, ne peut être, pour le technocrate parisien, qu'un anachronisme scandaleux. C'est une tache ou il faut ramener ce privilège indu à la normalité des barres et des tours, sous le fin grillage des lignes à haute tension. Il lui faut des TGV fracassants. II lui faut des canaux crevant sous les barges mégalomaniaques, des autoroutes avec leurs fleuves à camions. De tous temps, la vallée du Doubs fut un lieu de passage. Alors passons et repassons, ferraillons, goudronnons, bétonnons, asséchons, desséchons, assoiffons. Et ceux qui y habitent, qui avaient pour seules richesses un peu d'air, d'espace et d'eau, un silence relatif et encore quelque verdure, indemnisés en monnaie de singe, dupés par des promesses d'aménagement "écologique" dont les coûts interdiront la mise en place effective, ils regarderont passer.

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