La Chasse
Droit de propriété et ses limites
Defense de l'espace public et de la libre circulation

Serre Vivante



Par Pierre Gillet
Membre du Conseil d'Administration Serre Vivante

L'installation d'un parc de chasse de cent hectares dans la Forêt de la Serre a provoqué une vive émotion chez les usagers habituels du massif forestier, chasseurs, promeneurs ; sans doute gênera-t-elle aussi les scientifiques attachés à son étude, comme elle a choqué ceux qui aiment la nature et l'espace et ceux pour qui le libre parcours de nos bois constitue un acquis coutumier traditionnel.

Cette émotion, on n'a voulu y voir que réaction épidermique et passagère à une intrusion extérieure : il est vrai que l'argument avancé par les nouveaux propriétaires, de la parfaite légalité de l'opération, masque mal le catimini dans lequel se sont déroulées les procédures obligatoires et le surgissement soudain et silencieux d'une clôture de quatre kilomètres, a pu alors être ressenti comme un coup de force, voire une provocation.

Mais il y a plus profond. Pour qui désire vraiment comprendre, cette émotion est un symptôme: elle manifeste un problème de fond que l'on a tout intérêt, pour la paix sociale, à examiner. Il suffit d'observer.

Que voit-on ? La mauvaise qualité de l'urbanisation, l'extension des banlieues, l'agriculture intensive et uniforme et, de plus en plus, les friches industrielles et leur corollaire, la dévastation des paysages, tout cela fait que l'espace libre et beau devient une rareté : donc, nous diront les économistes, ce qui est rare tend à devenir un bien et matière d'un marché, comme objet de désir et d'appropriation. Qui dit marché dit offre et demande, argent et monnaie. Plus l'espace devient rare, plus on veut se l'approprier et le dernier mot revient au plus offrant.

Les endroits épargnés, encore verts et libres, risquent ainsi de devenir la proie de ceux qui se seront enrichis ailleurs et voudront retrouver là ce qu'ils auront contribué à détruire en d'autres lieux. On risque de voir proliférer grillages et clôtures, murs et panneaux d'interdiction, gardiens et patrouilles chargés d'en garantir l'intégrité. Qui d'entre nous ne peut compter dans son environnement proche, qui un parc grillagé, qui un enclos, qui des panneaux d'interdiction entravant la libre circulation traditionnelle, pratiquée il n'y a pas si longtemps.

La libre disposition de l'espace devient un luxe dont l'argent donnera à certains le droit d'user et d'abuser en en frustrant les autres. Le droit de l'argent contre la liberté de circulation ? On a pourtant coutume de dire qu'une liberté s'arrête ou commence celle des autres.

On objectera le droit de propriété.

Le droit est un principe, on l'a voulu sans limites. Droit d'user et d'abuser. Dans la pratique, ce droit reçoit de multiples atténuations : droits de passage dans une propriété, par exemple. Quand il s'agit de construire une centrale, de faire passer un T.G.V. ou une autoroute, le droit de propriété privée cède devant ce que l'on considère comme l'intérêt général.

Est-ce dans l'intérêt général que progressivement, lot après lot, l'espace rural et forestier soit accaparé par quelques uns qui en interdisent l'usage aux autres pour le réserver à leur plaisir solitaire ?

Parcs de chasse, terrains de golf, hôtels de luxe et plages privées, on s'aperçoit, en d'autres lieux et pas loin de chez nous, que des sectes 1 s'installent, qu'elles achètent terres et maisons alentours et que, peu à peu, elles en viennent à les réserver à leurs membres ; elles sont en mesure de faire pression sur les municipalités et, de toutes façons, elles font monter les prix des terres et bâtiments, proches et moins proches.

Qu'il s'agisse d'une secte se recommandant d'une vague religiosité ou d'une secte de chasseurs exclusifs, le phénomène est le même.

Le libre accès à l'espace risque de devenir, va devenir, un point de tension sociale fort. En ce sens, le mince problème de la forêt de a Serre devient bien le symptôme de cette dérive duelle de notre société. L'appropriation et la clôture de cent hectares de la Serre font partie de ce redoutable développement qui nous conduit à une société à deux vitesses. Or, une société à deux vitesses est difficilement supportable.

Nous avons tout intérêt à mettre des limites à cette appropriation sauvage. En attendant qu'une législation plus adaptée, plus réaliste r le permette et c'est urgent, si l'on veut éviter des actions désespérées où certains ne veulent voir que vandalisme, il nous faut être vigilants pour éviter au minimum que cette emprise d'un petit nombre de riches ne s'étende encore sur l'espace commun, et au mieux pour la faire reculer là où elle est devenue abusive.

Commençons par nous poser une bonne question

d'appropriation quand il s'exerce sur des biens aussi élémentaires que l'espace, l'air et l'eau, loin d'avoir a être défendu, ne serait pas devenu agressif vis à vis de la société dans son ensemble et n'est pas déjà entré dans la voie de l'excès ?

Accueil